Compagnie Lucamoros

A comme Taureau

J’ai lu quelque part qu’une langue indienne du Mexique ne serait plus guère parlée que par deux de ses locuteurs. Les deux derniers usagers de cette langue en voie de disparition imminente seraient des cousins qui se font la tête. Autant dire qu’ils ne se parlent plus ! Une ancestrale querelle de famille, dont, bien entendu, ni l’un ni l’autre ne se rappellent le motif, les aurait fâchés définitivement.

Toutes les langues n’ont pas d’histoire ; combien d’entre elles ont disparu sans laisser de trace quand les derniers à pouvoir les parler rendirent leur dernier souffle ? Seuls ont une histoire les langues que l’on a fixées par l’écriture.

Si nos deux compères mexicains ne parlent plus entre eux la langue que seuls, ils peuvent encore faire vivre, que dire des langues déjà mortes ? Eh bien, on peut aujourd’hui parler des langues mortes, raconter l’histoire des mots qui les ont faites et aussi, bien-sûr, des lettres qui les composent, parce qu’un jour, certains hommes, dans certains endroits de la terre, ne se sont plus contentés de la seule parole pour dire les choses, le monde qui les entouraient. Peut-être est-ce de la parole des autres qu’ils ne se sont plus contentés, d’ailleurs ; trop volatile, trop inconstante, trop tentée de chevaucher la première brise venue ? Quoiqu’il en soit, par méfiance ou par sagesse, ils ont eu besoin de fixer cette parole, un peu comme un papillon qu’on épingle. Ce besoin est vite devenu nécessité. L’écriture est ainsi née, et avec elle la lecture ; Ces mots écrits, et les lettres qui les font, même s’ils ne se disent ni ne s’échangent plus depuis longtemps, ont une histoire parce qu’ils ont, un jour, été écrits. Ce sont quelques petits bouts de cette histoire que nous avons rassemblés pour les raconter, en images et en musique.

En images parce qu’écrire, même si on l’a oublié, c’est avant tout former des images ; pour les plus anciennes, gravées dans l’argile, dans la pierre, dans le bois, peintes sur écorce, sur papyrus ; pour nous, aujourd’hui, écrire, c’est encore dessiner, du bout de nos stylos, ces images familières, sans plus guère les pleins et les déliés de nos grands-parents, c’est aussi et surtout, presser sur des touches qui se chargent de reproduire, sur un écran luminescent, des traces formatées, sans fantaisie, à l’infini. Mais, savez-vous, qu’à l’origine, chacune de ces traces abstraites était l’image d’une chose ou d’un être bien concret, que notre A d’aujourd’hui représentait, par exemple, un taureau ? Et le B une maison ? Quant au E, c’était l’image d’un homme en prière.

Mais, même ! Il nous semble qu’avant de vouloir fixer, sur quelque support que ce soit, une parole intelligible, un message sensé, les hommes ont ressenti l’irrésistible envie de laisser une trace, graphique, de leur passage, une empreinte, plastique, de leur présence au monde.

Nous voulons aussi vous la raconter en musique, cette histoire, parce que les mots écrits, autant que des signes visuels, sont une musique. Tous gardent, dans le mystère de leurs lacis, la mémoire de leur sonorité ; la musique des mots dits, paroles en l’air, parole libre soumise aux aléas, aux intempéries ; soumise aussi à la voix de ceux qui les disent ; aigre, chaude et ronflante, de stentor ou de rossignol .

Sur scène :

C’est une comédienne, seule en scène, et son écritoire ; une surface plane et verticale, tour à tour tablette d’argile, plage de sable, papyrus, peau tendue ou fragment de ciel étoilé. Cette surface plane est son écritoire pour raconter les signes de l’écriture, peut-être aussi ceux d’avant les signes de l’écriture.

Mais son écritoire, c’est aussi tout l’espace de la scène, son corps entier devenant alors instrument d’écriture, écriture elle-même. Une écriture fugace, sans traces, s’effaçant en même temps qu’elle s’écrit, aussitôt qu’elle est lue.

Les histoires qu’elle y raconte ? Les balbutiements de l’écriture, oui, mais aussi ce qui s’ensuit ; des histoires de lecture, cette aptitude magique à traduire instantanément ces énigmatiques images que sont les lettres qui forment les mots et les phrases entières ; histoires aussi de ceux pour qui la lecture, avant d’être l’objet de jubilation que chacun devrait être en droit de connaître, est tout simplement un miracle, un seuil vers l’émancipation et l’épanouissement.